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Pour Ilan
Mercredi 22 février 2006
A faire circuler.
Pourquoi j’irai dimanche au rassemblement citoyen contre
l’antisémitisme?
Par Michèle Fitoussi -
Journaliste, romancière.
Je ne suis pas du genre à aimer défiler, je ne suis pas du genre
à me victimaire. A la “communauté”, je
préfère les mélanges, l’ouverture, la mixité. Moi
non plus, je n’aime ni les conclusions hâtives, ni les « amalgames
». Mais depuis que l’on a retrouvé, Ilan Halimi, 23 ans, agonisant sur
une voie de chemin de fer, je cauchemarde.
Pour moi, cette histoire n’est pas un fait divers ordinaire. C’est une
tragédie et c’est une honte. C’est un événement terrible
dont l’onde de choc nous secouera encore longtemps. Malheureusement, ce
n’est ni le début ni la fin de quelque chose. C’est le mal qui se
banalise et qui suit son petit chemin de haine dans les têtes et dans les
cœurs et qui gagne du terrain chaque jour un peu plus.
La mort d’Ilan est un cauchemar pour tout être humain, vivant
dans un pays démocratique. Le matin du 21 janvier, Ilan était un
jeune homme sympathique ( qu’avait-il dans ses poches ce jour là,
un portable, un paquet de cigarettes, un préservatif parce qu’il
espérait que ce rendez -vous galant aurait une issue heureuse ? ).
Le soir, Ilan devenait un sous-homme Je pense à ce qu’il a pu vivre,
ressentir. Sa mise à nu, sa mise à mort. Les insultes. Les coups.
Les brûlures. L’arme blanche.
La mort d’Ilan est un cauchemar pour des parents aimants. La
semaine où on a retrouvé son corps, j’ai pensé à
mes enfants qui ont son âge, à leurs amis que j’ai vu grandir
aussi. J’ai pensé à tout ce qu’il faut d’amour, de
patience, d’efforts, pour faire de son enfant un homme ou une femme dignes de
ce nom. J’ai eu des images devant les yeux, toutes ces nuits où je ne
pouvais pas dormir. Trop sensible et tant pis, je le revendique. Des
clichés, sans doute: un
- L’antisionisme nouvel
antisémitisme -
gâteau avec des
bougies, une chute à vélo, des histoires avant de dormir, des
baisers, des réprimandes pour un mauvais carnet, des matches de foot, un
appareil dentaire, des inquiétudes. J’ai pensé à tout ce
petit monde que Ilan portait en lui, à ces monceaux d’amour et de
tendresse mis à mort avec tant de haine, par des garçons, des
filles, dont certains étaient plus jeunes que leur victime.
J’ai pensé encore au visage radieux d’ Ilan le jour de sa 'Bar-mitzvah'.
A la fierté de sa famille. Et je me suis révoltée contre
ces propos prononcés avant même que la juge d’instruction retienne
le crime antisémite comme cause aggravante de sa mort « C’est un crime
crapuleux, pas antisémite. Il a été enlevé parce
que ces jeunes pensaient que les juifs sont riches et que sa
communauté paiera ».
La mort d’Ilan est un cauchemar pour les juifs de France, une
impression atroce de « déjà vu », « déjà subi ». Si
la haine du juif ne commence pas par ce cliché de supposée
richesse, alors qu’est-ce qui est antisémite ?Si enlever un homme parce
qu’il est juif et que sa communauté doit payer pour lui ne relève
pas de l’antisémitisme, alors que faut-il de plus ? La
preuve écrite,
en trois exemplaires, qu’une cigarette a été
écrasée sur son front parce qu’il était juif ? Sa
photo, les yeux bandés, dans un simulacre d’exécution à la
Daniel Pearl ? Ce n’est sans doute pas l’antisémitisme « seul »
qui a déchaîné cette bande de sadiques. C’est
hélas la nature
humaine dans ce qu’elle a de plus misérable. Mais c’est aussi l’amalgame
mille fois dénoncé au point que cela finit par lasser : ces
images de guerre à la télé, en boucle, les menaces
islamistes, l’antisionisme nouvel antisémitisme, les appels
à la haine sur Internet, les sketches douteux, les papiers complaisants,
les livres qu’on publie parce qu’au nom de la fiction, on peut tout
écrire, les mots qui ne tuent plus, la banalisation de la
violence, l’école qui ne transmet plus les valeurs de la
République, le climat délétère dans lequel nous
baignons depuis trop longtemps. Ce n’est pas sa communauté qui a «
payé » pour Ilan, mais Ilan qui a payé pour sa communauté.
Ilan a-t-il été tué parce qu’il était juif ?
Si oui, sans haine, sans vengeance, sans crispation,
- La banalisation de la violence -
sans qu’au nom de sa mort on
dresse les citoyens de ce pays les uns contre les autres, il faut que
cela soit dit clairement. Il faut que la justice soit rendue au nom de tous,
juifs et non juifs.
Car la mort d’Ilan est aussi un cauchemar pour la France. Une
atteinte à ses valeurs, ses croyances. Il faut que cesse cette
banalisation du mal, du racisme, de l’antisémitisme, qui pourrit la
société entière et qui nous concerne tous. Lorsque Sohane,
17 ans, a été brûlée vive par une bande de
caïds parce qu’elle était une fille et qu’elle se voulait libre,
cela aussi me concernait. J’ai écrit pour Sohane, manifesté pour
Sohane, soutenu « Ni Putes ni Soumises » », l’association
créée après sa mort par Fadela Amara et ses amis. Si
Ilan s’était appelé François, Mohammed, Babacar, et qu’il
avait été enlevé, torturé, mis à mort, pour
ce qu’il représentait, j’irai aussi manifester. Dimanche, il faut TOUS y
être, pour défendre ces valeurs qui sont les nôtres, ce pays
qui est le nôtre. Parce que j’y crois encore (un peu), moi j’y serai. |