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Suite aux résultats des élections
tenues en Espagne ce dimanche 14 mars, marquant la victoire inattendue du
parti socialiste espagnol, monsieur Dominique de Villepin, ministre
français des affaires étrangères, a cru bon de féliciter le peuple
espagnol pour avoir « choisi la vérité » en sanctionnant José Maria Aznar
et le parti populaire espagnol.
Ces déclarations illustrent, selon
moi, la faiblesse actuelle d’une partie des élites politiques et
intellectuelles en Europe face à ce qui apparaît de plus de plus
clairement comme la plus grande menace globale contre la liberté dans le
monde, en ce début de 21ème siècle et que certains n’hésitent
plus à désigner désormais comme une nouvelle guerre mondiale.
Le recours que monsieur de Villepin
fait au concept de vérité témoigne à la fois d’une expression démagogique
et d’une cécité politique, stratégique, philosophique et morale. En,
parlant de vérité, le ministre français des affaires étrangères fait
évidemment référence aux manifestations espagnoles qui ont « accompagné »
les élections législatives en Espagne et qui ont eu pour thème et pour
revendication une manipulation supposée de la part du gouvernement de José
Maria Aznar, concernant le déroulement de l’enquête à propos des attentats
de Madrid.
Mais il ne faut pas se tromper de
cible. Oui, il y a eu manipulation. Oui, il y a eu mensonge. Mais ce n’est
pas le fait d’un gouvernement déstabilisé, quoi qu’il fasse, par les
attentats ignobles de ce 11 mars. C’est Al Qaïda qui a manipulé les
Espagnols et, à travers eux, les résultats des élections de ce dimanche.
Car il ne faut pas se cacher les
yeux. A supposer que le gouvernement d’Aznar ait, pour quelque raison,
favorisé dans l’esprit des gens, l’hypothèse d’une responsabilité de l’ETA
dans la barbarie de ce jeudi, il est clair qu’il n’y avait que deux
solutions possibles : soit imputer les attentats à ETA, soit dénoncer la
responsabilité d’Al Qaïda. Or, aucune de ces deux alternatives n’était
« bonne ». Aznar, au fond, n’avait pas le choix, tant le piège était déjà
bien en place. Le dilemme cornélien face auquel les dirigeants espagnols
se trouvaient n’était que le résultat d’un chantage politique et moral
qu’il est devenu crucial de dénoncer.
Non, l’envoi d’un contingent
espagnol en Irak, pour assurer l’ordre dans ce pays et permettre sa
reconstruction, après une guerre qui a mis fin a un régime dictatorial qui
a duré près d’un quart de siècle, n’est pas le problème. Non, un
rapprochement quelconque avec les Etats-Unis ne justifie pas des
attentats. Non, le fait de penser ou d’agir différemment qu’un individu,
qu’un groupe, qu’une idéologie ou qu’une culture, quelles qu’elles soient,
ne constituent pas une raison justificatrice ou absolutoire à l’ignominie
et à la lâcheté.
C’est pourtant ce que pensent les
islamistes qui se réclament de Ben Laden et de sa clique. Car il est bien
là l’enjeu : le refus viscéral de la différence par des individus qui se
réclament d’une idéologie totalitaire et mortifère. Ce que haïssent
par-dessus tout ceux qui terrorisent des populations et des gouvernements
actuellement dans le monde, ce n’est pas telle ou telle politique
vis-à-vis de tel ou tel sujet, par exemple le dossier irakien, mais le
fait qu’on ne soit pas comme eux, qu’on ne soit pas musulman comme eux,
qu’on puisse s’exprimer librement, que nous prônions, à travers nos
cultures et nos représentations politiques et sociales, des valeurs et des
idéaux contraires aux leurs.
Le chantage, c’est de dire : « si
vous ne faites pas ce que nous voulons, nous vous tuerons ». C’est
inacceptable pour une culture démocratique. C’est inadmissible pour la
raison. C’est totalement contraire à nos valeurs, aux fondements même de
nos cultures.
La démocratie est en danger. En
félicitant les Espagnols pour avoir « choisi la vérité » Dominique de
Villepin s’est trompé de cible.
D’ailleurs, soyons sérieux : si le
ministre dit vrai concernant le « choix » des Espagnols, que fera-t-il si
des terroristes commettent un attentat à la veille d’élections
législatives en France, pour « punir » le gouvernement français suite à la
« loi sur le foulard islamique » ? Doit-on conclure qu’il convoquera une
conférence de presse pour féliciter le peuple français pour avoir choisi
la vérité ? En tout cas, dans le cadre d’une telle éventualité, il faudra
bien admettre que la guerre en Irak ne sera pas en cause, la France ayant
joué au maximum la carte de l’opposition aux Etats-Unis.
Les propos de Dominique de Villepin
sont profondément irresponsables. Et le fait qu’il ait ajouté ensuite
qu’il fallait s’unir pour lutter contre les terroristes n’y change rien.
Tout au plus, de telles « nuances » peuvent-elles apparaître comme un
double langage. D’une part, Dominique de Villepin fait signe au
gouvernement américain par sa référence à la lutte contre le terrorisme,
d’autre part, il fait preuve d’une duplicité certaine vis-à-vis de ces
mêmes terroristes et caresse les électeurs potentiels qui ont manifesté
lors de la crise irakienne dans le sens du poil. Par ses propos, le
ministre français des affaires étrangères participe ainsi à la
manipulation des esprits en Europe, en rendant responsable les victimes du
terrorisme et en occultant l’identité des vrais coupables.
Par ailleurs, il est difficile de
ne pas voir dans les propos de Dominique de Villepin une récupération
politique dans une optique européenne. On se souvient des profondes
divergences de vue entre les deux pays concernant soit des questions
strictement européennes, soit sur l’épineux dossier irakien et des
relations transatlantiques.
Aujourd’hui, le monde démocratique
est en danger. Mais l’ennemi n’est pas seulement extérieur ; il est aussi
intérieur : c’est également la mauvaise foi et une culpabilité mal placée
qui fait de la victime, le coupable. Et ce n’est ni par la démagogie, ni
en fuyant la réalité que nous sauverons ce qui nous est le plus cher,
au-delà de nos valeurs, telles la liberté et le droit à la différence, à
savoir, notre propre existence.
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